Lectures d’été proposées par la libraire Aurélie Janssens

« L’été des oranges amères » de Claire Fuller, Stock :

Après « Un mariage anglais » j’avais une très grande hâte de retrouver Claire Fuller. Ce nouveau roman, c’est un livre-cocktail! Non, pas seulement parce qu’il y a pas mal d’alcool entre ces pages, mais parce qu’il y a tout un tas d’émotions, d’éléments romanesques, une grande richesse subtilement dosée, équilibrée, qu’il serait compliqué à résumer, restreindre. Il y a de la passion, du secret, du mystère, de la déception, des joies, des peines, des rires, des crises, des souvenirs trop présent, et d’autres qui s’effacent, ou se trompent, des arrangements avec ce qu’il s’est réellement passé, des cris, de la musique, une maison délabrée, et ses fantômes, son histoire trouble, la chaleur, un lac, des personnages qui ont tous des choses à cacher, pour qui la vérité est une notion complexe… Et en disant cela, je me rends compte qu’il en manque encore. Je retrouve dans ce texte ce que j’avais apprécié dans son précédent roman, une véritable habilité à construire un récit, lui donner une architecture, ménager le suspense, aguicher le lecteur, donner, reprendre, le manipuler un peu mais surtout compter sur son intelligence pour combler les non-dits selon son envie. Rien n’est donné facilement et pourtant tout est fluide. J’ai beaucoup aimé le côté légèrement gothique qu’on trouve dans ce roman, Kasischke ou Oates, voire Du Maurier, ne sont pas loin. De la comedia dell’arte, ou du drame shakespearien, et des notions théologiques, sur le pardon ou le pêché, Hawthorne n’est pas loin, sans oublier Austen Brontë, un soupçon de ceci et de cela, et puis finalement pourquoi le rapprocher absolument de quelque chose, Claire Fuller fait du Claire Fuller et c’est très bien ainsi.

« Faux semblant » de Ihimaera Witi, au vent des îles :

Direction le bout du monde, la nouvelle-Zélande à la rencontre de Paraiti, en 1935, une vieille femme, guérisseuse. Dépaysement garanti pour ce texte bref mais intense. Entre croyances, prières, médecines traditionnelles, connaissance des herbes, Paraiti, exerce cette médecine itinérante, soignant tous les maux, lorsque les populations locales ne peuvent se soigner chez les « pakeha », les blancs, par manque de moyens ou parce qu’ils ne leur font pas confiance. Des enfants aux bronches encombrées, des plaies, des maux moins identifiables, des jambes fracturées… et puis arrive ce dilemme, qui lui est quasiment imposé et qui changera sa vie. Ce livre est une traduction, mais la traductrice a laissé des mots, des phrases, volontairement en maori. Ce qui contribue à être immergé dans cet univers, cette histoire difficile de la Nouvelle-Zélande, ces croyances, ces traditions. Une femme d’une grande force, marquée à tout jamais, dans sa chair, par son destin. Un bref roman passionnant, qui dépayse, qui questionne, son rapport au corps, à la Nature, aux Autres, à Soi. Car bien que lointain, les thèmes abordés restent universels. Une vraie belle découverte. Chez une petite maison d’édition.

« Nezida » Valérie Paturaud, Liana Levi :

Nézida c’est un prénom, peu commun. Nézida c’est une voix, qu’on entendra pas, ou seulement trop tard. Nézida c’est une jeune femme, né dans la campagne, à la ferme, fin 19ème. Première née, recueillant les espoirs déçus de parents qui attendaient un garçon vaillant pour reprendre la ferme. Celui-ci viendra, finalement, en troisième, après un autre frère à la santé fragile. Nézida c’est une jeune fille discrète, d’une beauté simple, qui attire les regards, les ragots, qui se refuse à trouver un mari à 16ans, comme sa mère, préférant continuer de fréquenter l’école, aidant le maître à éduquer ces oisillons peu attentifs. Nézida c’est le feu sous la glace,une force, une détermination, l’énergie sous l’eau étale, l’onde de choc qui bouscule sans qu’on s’en rende compte. Et comment raconter cette Nézida sans voix? A travers celles et ceux qui l’ont connue. Ses frères, ses parents, ses amis, son mari. Tous racontent Nézida. Tous racontent une Nézida. Elle est toutes ces Nézida, et aucune, elle gardera son mystère avec elle. Car en creux, par petites touches, on comprend que Nézida est racontée parce qu’elle n’est plus.
Que dire de ce livre si ce n’est qu’il est surprenant. Un premier roman? Impossible! Tant de maîtrise, de maturité, de poésie, d’émotion. On se dit: « il y a un peu de ça, et de ça, là, ça fait penser à ça… » mais finalement le roman nous échappe, il ne ressemble qu’à lui-même, imposant sa propre voix. Ne passez pas à côté de ce livre aussi discret que son héroïne, elle mérite que vous écoutiez son histoire!

« Idiot Wind » Peter Kaldheim, Delcourt :

Quoi de mieux lorsqu’on ne peut voyager, que de parcourir les Etats-Unis en long en large et en travers, évasion garantie! Oui, MAIS, le faire à pied, en stop, sans papier, sans argent… C’est plus galère. Et quand on sait d’avance en plus que la plupart des décisions que l’on prend son souvent mauvaises, ou pas les bonnes, comme si « le vent idiot » (chanté par Bob Dylan) avait soufflé ce qu’on devait faire au creux de son oreille… Il y avait sur la route, la version galère, mais poétique, culte, de Kerouac, et il y a Idiot Wind, la version réelle, non fantasmée de Peter Kaldheim, Malgré tout, il y aura de belles rencontres, de l’humanité, de la solidarité, des coins sympas (d’autres moins) et de belle surprises!

« La commode aux tiroirs de couleurs » Olivia Ruiz, Lattès :

Un premier roman, mais son autrice n’est pas une inconnue. sur le bandeau, le regard franc, fière! Je me suis laissée emporter par cette histoire de grand-mère, d’abuela, la Rita au mille secrets bien planqués dans cette commodes. De son arrivée en France, à l’âge de 10ans avec ses sœurs pour fuir le franquisme, l’accueil froid, hostile, des français, face à ces immigrés. L’apprentissage de la langue, d’une culture, et cette histoire, cette nature qu’on voudrait cacher, mais qui sans cesse, comme un animal en cage, ne demande qu’à resurgir. Une vie faite de passion, de désillusion, de combat, de chagrins, de peines immenses, de pertes, mais aussi d’amour, d’amitié, un caractère entier, instinctif qui n’accepte pas l’eau tiède ni la demi-mesure. En toile de fond, l’Histoire avec un grand H, ses paradoxes, ses tragédies, et au premier plan, la vie, tout simplement la vie, avec toutes ses aspérités, ses surprises, ses rencontres, celle qui nous fait grandir, cheminer, éprouver, avancer. De ce roman se dégage une énergie folle, et l’impression de faire partie de cette « famille » composée, recomposée, de cassés solidaires.

« La terre des femmes » de Maria Sanchez, Rivages :

Et si les grandes oubliées des luttes féministes étaient les femmes de la Terre? Les invisibles, celles qui aux yeux de la société « aident » leur mari, frère, père aux champs, dans les élevages, en plus d’assumer les tâches du foyer, les enfants, n’ont souvent aucune reconnaissance sociale, pas de statut, pas de revenu. Il est grand temps que ça change, d’autant que de nombreuses femmes sont aujourd’hui propriétaires de leurs propres exploitations, leurs élevages. Un livre-témoignage pour faire évoluer les consciences, faire bouger les choses. Pour un féminisme de sœurs et de terre.

« La sentence » de John Grisham, Lattès :

Comme à son habitude, John Grisham, nous livre un thriller mêlant scène de tribunaux et fait divers. Le roman s’ouvre sur ce meurtre de sang-froid. Et l’on se pose tout un tas de questions, on imagine des pistes, les raisons qui l’ont poussé à commettre ce meurtre. Comme souvent, on est bien loin de la vérité. Une ambiance particulière, le Sud ségrégationniste de l’immédiate après-guerre, le retour des héros, et la vie qui a continué de s’écouler en leur absence. 500 pages qu’on ne voit absolument pas passer. John Grisham est bien un maître du genre!

« Richesse oblige » Hannelore Cayre, Métailié :

J’ai découvert Hannelore Cayre avec « La Daronne ». J’ai beaucoup aimé son style, très moderne et sa manière de voir les choses, le monde, absolument pas manichéenne. Ce qu’elle préfère ce sont les zones grises. Et ici, elle les explore parfaitement à travers un personnage, Blanche de Rigny, à la recherche de son passé. Et de découvrir que si elle a eu une enfance modeste, élevée par sa tante sur une petite île bretonne, elle pourrait avoir en fait un lien avec une famille richissime mais dans la tourmente. Que vaut une vie? Qu’est-ce qui en fait la richesse? Toujours sur le fil, ce roman noir ne manque pas de piquant!

« Nos espérances » Anna Hope, Gallimard :

Après deux romans magnifiques qui se situaient au début du XXème siècle, Anna Hope nous raconte une histoire d’amitié plus contemporaine. Les trois jeunes femmes dont il est question dans le roman se connaissent depuis leurs études, ont partagé une collocation, et chacune a suivi son chemin, en couple ou seule, avec ou sans enfants. On va suivre par petite touche ces vies, les époques et les histoires s’entremêlent avec pour fil conducteur les espoirs de chacune et cette question: est-ce que notre vie est conforme à nos rêves de jeunesses, à nos espérances, est-elle mieux, moins bien, différente? Une très belle histoire d’amitié.

« Nos secrets jamais » Cyril Herry, Seuil :

Un roman noir sans meurtre (quoique) mais avec beaucoup de cadavres et surtout des fantômes. Mais loin du thriller bien glauque, ce sont surtout les histoires de familles, les silences, les secrets, les choses tues ou racontées à demi-mots après de nombreux verres auprès de personnages taiseux, qui sont ici mis à l’honneur. On ouvre une porte, un coffre, un album de photo et on tente de percer les mystères d’une famille où le mensonge a régné en maître. Une véritable réussite!

Ces ouvrages sont actuellement en attente de livraison à la Médiathèque.

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